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30/07/2015

Bléchasses et essures

La peinture a connu deux «blessures narcissiques» au cours du 19e et du 20e siècle. La premièe en date est l'invention de la photographie et la seconde la découverte du «ready made». A y regarder de plus près, ces blessures qui ont l'air facilement datables (1839 et 1914) sont plutôt de vieilles cicatrices purulantes qui font boîter la peinture depuis toujours.

Il est capital, pour comprendre où en est la peinture aujourd'hui, de voir que la photographie et le ready made ne sont pas des accidents dans son histoire mais les deux échasses, enfin sculptées dans leur moindre détail, sur lesquelles elle avance.

29/09/2011

In girum nocte imus et consumimur igni

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Ars brevis, tabula longa 1

Les visiteurs successifs de la Biennale de Venise ont photographié «Untitled. 2011» de Urs Fischer. (D'autres bonnes photos ici: http://www.designboom.com )

Une reproduction en cire de «L'Enlèvement des Sabines» de Giovanni Bologna se consume dans les travées gigantesques de l'Arsenale, sous le regard impavide d'un personnage qui fond lui aussi. C'est Rudi, Rudolph Stingel, artiste tyrolien et new-yorkais, dans une posture assurée et absente  — il a les yeux fermés, les mains dans les poches —, la chemise ouverte sans cravate, le veston de velours, les lunettes relevées sur le front, le sourcil abondant, la mine sérieuse. Il est posté face à la monumentale sculpture maniériste, clairement en résonance avec elle, mais seulement au sens où celle-ci disparaît. Rudi n'est pas concerné par les enjeux de la sculpture elle-même, son brio, sa tension érotique, sa violence, il participe intimement à sa seule disparition — en disparaissant lui aussi.

De même que «L'Enlèvement des Sabines» apparaît comme une sorte d'archétype de la grande sculpture occidentale, du vieil art farci d'idéalisme grec et de virilité romaine, Rudi incarne le prototype d'un Bartleby 2 du nouvel art contemporain. Pour ce Bartleby, qu'il soit artiste, curateur, touriste ou collectionneur, l'art est bref; il ne dure qu'une saison vénitienne, et la vie est longue quand elle n'a ni début ni fin. La monumentalité, l'héroïsme, le sexe, le pouvoir, la violence, sont les ressorts du vieil art, qui tire sa force de son commerce avec les origines et avec la mort; le nouvel art bartlebyen préfère ne pas finir et ne commence donc pas.

J'ai trouvé certaines images accompagnant cet article sur le site dédié à l'art contemporain en Suisse «ars brevis vita longa»3. Ce titre, qui renverse le célèbre fragment d'Hippocrate «Ars longa, vita brevis», pourrait bien énoncer le programme du nouvel art bartlebyen qui est aussi à l'œuvre dans l'installation d'Urs Fischer. Pour avancer il faut d'abord relire la phrase d'Hippocrate, qui est sujette à des montagnes de contre-sens. Il n'a jamais été question de dire que l'art est plus durable que la vie. vie. La traduction de Baudelaire apporte ici un éclairage légèrement décalé en proposant: «L'art est long, le temps est court», c'est-à-dire que nos limites ne nous permettront pas de faire le tour de la question, que notre temporalité (origine et mort) limite notre expérience des limites. «Ars longa, vita brevis» sous-entend qu'il y a quelque chose à acquérir (et donc à perdre), et que ce quelque chose ne s'acquiert que dans ses bords extrêmes: dans une origine et une fin, dans une inauguration et un achèvement. La phrase renversée, «Ars brevis, vita longa», stipule que rien ne déborde la vie, puisqu'elle n'a pas de limite («longa» est indéterminé), sans commencement ni fin, elle est infinie, et l'«ars brevis» s'y inscrit comme un phénomène qu'on observe, où comme un spectacle auquel on assiste.

Ce spectacle, c'est, dans le cas de l'installation sans titre de Fischer, la disparition. La disparition est un spectacle étrange, puisqu'on ne le perçoit que quand il n'a plus rien à percevoir. Pas d'inauguration ni d'achèvement. C'est un pur processus auquel on ne peut trouver ni début (avant de commencer, il n'est qu'une promesse) ni de fin (une fois achevé, il n'est qu'un souvenir). C'est ainsi que «L'Enlèvement des Sabines» s'expose face à ce personnage médian (médiateur, médiatique) qui disparaît avec lui, qui n'est ni à l'origine de l'œuvre (ici ce seraient Jean de Bologne et les artisans et techniciens qui ont réalisé la copie en cire), ni à la fin de celle-ci (à savoir le commanditaire, le collectionneur, l'acheteur, puisqu'il n'y a rien à acheter ou à conserver qu'un monticule de cire et de supports en métal à l'heure qu'il est).

La sculpture de Bologna a été inaugurée, elle, en 1579 peut-être. On imagine la cérémonie: fanfare et tomber de rideau. Elle n'était pas là avant, elle est depuis, et peut disparaître d'un moment à l'autre. La pièce d'Urs Fischer n'a pas pu être inaugurée, puisque sa complète réalisation coïncide avec sa disparition. Elle ne disparaîtra donc jamais. Elle est, d'ores-et-déjà, une archive. Celle réalisée par les visiteurs successifs de l'Arsenale, à Venise en 2011.

Notes:
1 Le titre est une tentative de traduire en latin (merci lexilogos) la phrase suivante: l'art est bref, l'archive est longue.
2 J'associe Bartleby à l'artiste contemporain en référence à Jean-Yves Jouannais dont le livre «Artistes sans œuvres» est sous titré «I would prefer not to», qui est la formule de Bartleby dans la nouvelle de Melville, largement commentée par ailleurs. L'art contemporain est bartlebyen au sens qu'il est sans œuvre, c'est-à-dire que son œuvre n'a pas d'objet spécifique mais se décrit dans une attitude générale, une posture.
3 http://arsbrevisvitalonga.com/