Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

12/07/2012

Richter ratrak

Gerhart-richter-eis-1981.jpgrichter_squeegee_film.jpgFront de l'Est 1945.jpg

Les trois images ci-dessus devraient se suffire à elles-mêmes. Les légendes pourraient être, pour la première «Gerhard Richter, Eis, 1981», pour la seconde «image extraite de Gerhard Richter Painting de Corinna Belz, Zero One productions 2011», et pour la dernière «Ostfront: Deutscher Panzer im Schnee (Dezember 1941)».

Le rapport étrange de Richter avec la neige et la glace m'est apparu petit-à-petit en visionnant le film de Corinna Belz. D'abord, c'est le blanc. Au cours des longues séquences où on le voit peindre, arrive le moment où le blanc (de titane, nous précisent les assisants) fait son apparition. On voit Richter en incorporer une noix dans un océan vert dont la vibration n'était sans doute plus suffisante. Les peintres savent que c'est un tournant dans l'élaboration d'une toile, lorsque la lumière qui jusque-là vient de la préparation blanche qui couvre le support entre en conflit avec celle que faît naître la masse pâteuse, couvrante, volumineuse du blanc qu'on incorpore dans l'appareil en suface. Ce moment est vécu intensément par Richter, me semble-t-il, et peut sans doute expliquer son goût pour le gris (dans ses monochromes gris ou ses peintures d'après photos noir/blanc) puisque le jeu avec le blanc s'y déroule en dehors de toute considération chromatique éventuellement perturbante.

Ensuite il y a le blanc encore, cette fois-ci non pas incorporé, mais appliqué au moyen d'un immense racloir en plexiglas posé à plat sur la surface de la toile et qui déforme la structure visible par le jeu des adhérences spécifiques de chaque matière en contact avec la pâte picturale, des légères variations dans l'orientation de l'outil et de sa vitessse de déplacement. Ces racloirs immenses, construits sur mesure pour chaque format de toile, évoquent le ratrak, la dameuse, la resurfaceuse de patinoire. Richter surfe (au pinceau), puis passe la dameuse, skie ou patine (selon qu'il réintervienne au pinceau ou gratte, scarifie les couches au couteau à peindre) puis passe la resurfaceuse, et ce processus peut continuer sur de nombreuses séances, interrompues par de longues poses. Richter, dans le genre peintre, est un resurfaceur.

cover-eis-richter-2011.jpgRichter a lui-même clairement évoqué la neige et la glace dans ses peintures. Avec plusieurs séries titrées Eis datant de différentes périodes, avec des toiles figuratives représentant des sommets enneigés, des glaciers ou des icebergs. Il a par ailleurs fait un voyage au Groenland en 1973, collectant de nombreuses photos hypnotiques des paysages glacés et glaciaux des abords de l'océan arctique. Ces photos, qui ont été publiées en 2011 dans un volume intitulé Eis par Walther König à Cologne, ont servi de base pour quelques peintures. 

Mais c'est au cours du film, dans une séquence d'interview, qu'il donne, dans l'éclat d'un witz qui semble lui échapper complètement, une clef pour comprendre ce que le resurfaçage peut signifier pour lui. Corinna Belz l'interroge sur son passage à l'ouest en 1961. On calcule rapidement qu'il avait alors 29 ans. Elle lui demande si et quand il avait pu retourner à l'Est, voir la famille, ses parents, et la réponse tombe: impossible, il n'a finalement pu y retourner que peu avant la chute du mur. Corinna Belz insiste: a-t-il revu ses parents? — Non, bien sûr, ils étaient tous morts. L'ambiance devient assez pesante. Le regard de Richter se promène dans toutes les directions. Savait-il en partant qu'il ne les reverrait plus? — Non, on ne se rend pas compte. Ils étaient encore jeunes quand je suis parti. On ne peut pas imaginer… On se dit que tout restera tel quel pour toujours. Les endroits et les gens qu'on laisse en partant sont figés dans la mémoire… Long silence. Puis les yeux s'allument et Richter rit parce que l'image qui lui apparaît soudain, il la connait déjà et ça le fait rire à chaque fois. Est-ce De Funès en Hibernatus qu'il voit surgir devant lui? En tout cas il ajoute dans un hoquet: Comme ces gens qu'on retrouve dans les glaciers!

hibernatus.jpgrichter-freud.jpg

29/09/2011

In girum nocte imus et consumimur igni

fischer-ars-1.jpg

fischer-ars-2.jpg

fischer-ars-3.JPG

fischer-ars-5.jpg

fischer-ars-4.jpg

Ars brevis, tabula longa 1

Les visiteurs successifs de la Biennale de Venise ont photographié «Untitled. 2011» de Urs Fischer. (D'autres bonnes photos ici: http://www.designboom.com )

Une reproduction en cire de «L'Enlèvement des Sabines» de Giovanni Bologna se consume dans les travées gigantesques de l'Arsenale, sous le regard impavide d'un personnage qui fond lui aussi. C'est Rudi, Rudolph Stingel, artiste tyrolien et new-yorkais, dans une posture assurée et absente  — il a les yeux fermés, les mains dans les poches —, la chemise ouverte sans cravate, le veston de velours, les lunettes relevées sur le front, le sourcil abondant, la mine sérieuse. Il est posté face à la monumentale sculpture maniériste, clairement en résonance avec elle, mais seulement au sens où celle-ci disparaît. Rudi n'est pas concerné par les enjeux de la sculpture elle-même, son brio, sa tension érotique, sa violence, il participe intimement à sa seule disparition — en disparaissant lui aussi.

De même que «L'Enlèvement des Sabines» apparaît comme une sorte d'archétype de la grande sculpture occidentale, du vieil art farci d'idéalisme grec et de virilité romaine, Rudi incarne le prototype d'un Bartleby 2 du nouvel art contemporain. Pour ce Bartleby, qu'il soit artiste, curateur, touriste ou collectionneur, l'art est bref; il ne dure qu'une saison vénitienne, et la vie est longue quand elle n'a ni début ni fin. La monumentalité, l'héroïsme, le sexe, le pouvoir, la violence, sont les ressorts du vieil art, qui tire sa force de son commerce avec les origines et avec la mort; le nouvel art bartlebyen préfère ne pas finir et ne commence donc pas.

J'ai trouvé certaines images accompagnant cet article sur le site dédié à l'art contemporain en Suisse «ars brevis vita longa»3. Ce titre, qui renverse le célèbre fragment d'Hippocrate «Ars longa, vita brevis», pourrait bien énoncer le programme du nouvel art bartlebyen qui est aussi à l'œuvre dans l'installation d'Urs Fischer. Pour avancer il faut d'abord relire la phrase d'Hippocrate, qui est sujette à des montagnes de contre-sens. Il n'a jamais été question de dire que l'art est plus durable que la vie. vie. La traduction de Baudelaire apporte ici un éclairage légèrement décalé en proposant: «L'art est long, le temps est court», c'est-à-dire que nos limites ne nous permettront pas de faire le tour de la question, que notre temporalité (origine et mort) limite notre expérience des limites. «Ars longa, vita brevis» sous-entend qu'il y a quelque chose à acquérir (et donc à perdre), et que ce quelque chose ne s'acquiert que dans ses bords extrêmes: dans une origine et une fin, dans une inauguration et un achèvement. La phrase renversée, «Ars brevis, vita longa», stipule que rien ne déborde la vie, puisqu'elle n'a pas de limite («longa» est indéterminé), sans commencement ni fin, elle est infinie, et l'«ars brevis» s'y inscrit comme un phénomène qu'on observe, où comme un spectacle auquel on assiste.

Ce spectacle, c'est, dans le cas de l'installation sans titre de Fischer, la disparition. La disparition est un spectacle étrange, puisqu'on ne le perçoit que quand il n'a plus rien à percevoir. Pas d'inauguration ni d'achèvement. C'est un pur processus auquel on ne peut trouver ni début (avant de commencer, il n'est qu'une promesse) ni de fin (une fois achevé, il n'est qu'un souvenir). C'est ainsi que «L'Enlèvement des Sabines» s'expose face à ce personnage médian (médiateur, médiatique) qui disparaît avec lui, qui n'est ni à l'origine de l'œuvre (ici ce seraient Jean de Bologne et les artisans et techniciens qui ont réalisé la copie en cire), ni à la fin de celle-ci (à savoir le commanditaire, le collectionneur, l'acheteur, puisqu'il n'y a rien à acheter ou à conserver qu'un monticule de cire et de supports en métal à l'heure qu'il est).

La sculpture de Bologna a été inaugurée, elle, en 1579 peut-être. On imagine la cérémonie: fanfare et tomber de rideau. Elle n'était pas là avant, elle est depuis, et peut disparaître d'un moment à l'autre. La pièce d'Urs Fischer n'a pas pu être inaugurée, puisque sa complète réalisation coïncide avec sa disparition. Elle ne disparaîtra donc jamais. Elle est, d'ores-et-déjà, une archive. Celle réalisée par les visiteurs successifs de l'Arsenale, à Venise en 2011.

Notes:
1 Le titre est une tentative de traduire en latin (merci lexilogos) la phrase suivante: l'art est bref, l'archive est longue.
2 J'associe Bartleby à l'artiste contemporain en référence à Jean-Yves Jouannais dont le livre «Artistes sans œuvres» est sous titré «I would prefer not to», qui est la formule de Bartleby dans la nouvelle de Melville, largement commentée par ailleurs. L'art contemporain est bartlebyen au sens qu'il est sans œuvre, c'est-à-dire que son œuvre n'a pas d'objet spécifique mais se décrit dans une attitude générale, une posture.
3 http://arsbrevisvitalonga.com/